Mus Lo Ratas

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C’était il y a bien longtemps, vers l’an 1605. En ce temps-là les chanoines du Prieuré de Cassan étaient très occupés. Les temps de prière, la préparation des onguents, pommades, potions et autres remèdes, l’entretien du jardin des simples, un peu d’élevage… autant d’activités qui laissaient peu de temps à la promenade ou à la rêverie.
Parmi les frères, il y en avait un, le frère Guilhem, qui se montrait toujours un peu distrait, tête en l’air quoi. Si on lui demandait d’arroser le jardin, il allait bien sûr, ouvrait le béal, mais aussitôt que l’eau coulait, il se mettait à faire un bouquet pour fleurir l’église et oubliait l’eau jusqu’à ce qu’elle ait tout inondé ! Alors on l’envoyait à l’herboristerie pour aider le frère Gérôme à préparer ses potions. Il se trompait dans les proportions, mettait deux fois la même chose, oubliait un ingrédient. Bref, il ne faisait que des bêtises.
Quand on lui demandait d’aller nourrir les animaux, il y allait sans rechigner le moins du monde, mais voilà, il donnait du grain aux vaches, du foin aux poules, des os aux lapins et de la luzerne au chien. Alors vint un temps où on ne lui demanda plus rien du tout parce que réparer ses étourderies prenait plus de temps que de faire le travail soi-même.
On ne lui disait pas d’aller au diable, parce que les chanoines ne disent pas ce genre de chose, mais on l’envoyait promener.
Alors il se promenait, nez en l’air ou nez en bas. il se promenait toute la journée, des premiers aux derniers rayons de soleil.
Il était un endroit qu’il aimait particulièrement parce que l’été l’ombre y était fraîche et qu’une pierre moussue lui faisait un siège confortable pour se reposer. C’était au bord de la Thongue, vous savez, là où coule la source aux reflets irisés à cause des gouttes de pétrole qui nagent sur l’eau. Dans le pays on l’appelle la « Font de l’Oli »,
la fontaine de l’huile.
En ce mois d’août 1605, la chaleur est particulièrement torride et notre frère Guilhem se rend tous les jours au bord de la rivière. Or voilà qu’un jour, entendant du bruit dans les joncs, il découvre un rate, un gros rat, un énorme « ratas ». Mais un rat atteint de la gale, une terrible maladie de peau contagieuse. Il a des moustaches énormes, un pelage – ou ce qu’il en reste – couleur de feuilles fanées, de grands yeux noirs et le regard vide.
Frère Guilhem reste immobile et observe le manège du rat qui se roule et se roule encore dans l’eau si joliment irisée.
Après son bain, le rat retourne au monde souterrain de Gabian, laissant partout où il passe des traces noires et huileuses, qui font rager les villageois. Car il est bien connu dans le village ce rat galeux. On l’a même baptisé « Mus lo Salopaïre », Mus le crasseux.
Tous les jours de ce mois d’août torride, frère Guilhem vient à la source et tous les jours le rat vient se tremper dans l’eau où surnagent les gouttes d’huile. Et frère Guilhem est surpris de voir qu’au fil des jours la gale de Mus lo Salopaïre cède du terrain. Un beau matin, Mus est guéri ! C’est toujours un rat, un gros, un énorme ratas, mais maintenant qu’il a le poil soyeux et les yeux pétillants, on aurait presque envie de le caresser, de lui faire des câlins.
Les raisins ont fini de mûrir, le soleil commence à se faire moins chaud et les promenades de frère Guilhem moins longues. Il passe plus de temps au coin du feu et il raconte, il raconte la campagne, les fleurs, les oiseaux, la mousse si douce et Mus, lo ratas plein de gale à qui les bains dans l’eau de la source irisée ont rendu le pelage si beau, si doux.
« Béni soit ce rat ! », s’écrie Monseigneur Jean de Bonzy, en entendant frère Guilhem. Car l’évêque de Béziers a compris les vertus de « l’oli de pèire », comme on appelle ici le pétrole. Il ordonna aussitôt aux chanoines de Cassan de recueillir ce pétrole et de le vendre comme remède contre les maladies de peau. Et le prieuré devînt riche, très riche, grâce à l’huile miraculeuse.

Texte de Pascale THERON